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Les plumes de Noël


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Les Plumes de Noël




Vite ! Je vais être en retard !

Mam 'Piaf s’affola. Il était déjà 16h45. L’horloge de la gare ne mentait pas. Elle n’avait jamais menti, et ne mentirait sans doute jamais.

Comment avait-elle fait son compte ? Elle s’était laissé déborder, comme à son habitude. Comme d’habitude… Oui, comme d'habitude ! Mais, comment faisait-elle pour être toujours en retard ?

Suis-je la pigeonne la plus lente du monde ???

Mam 'Piaf devait malheureusement se rendre à l'évidence, elle n’arrivait jamais à finir ce qu’elle prévoyait de faire dans le temps qu’elle s’était imparti. Elle était systématiquement en retard. Mais il fallait avouer que les éléments ne jouaient pas en sa faveur.

Être un pigeon célibataire, ce n’était pas simple tous les jours. Entre le ménage, les courses alimentaires au parc de la ville, son travail de gardienne dans le bâtiment où elle résidait, le bricolage, et son petit Léon pigeon, elle n’avait plus un instant à elle. Si bien qu’elle était partout, et au final, nulle part.

Ainsi, si elle avait pu commencer les travaux de réfection du nid familial, elle n’avait pas réussi à colmater la totalité des brèches. L’eau de pluie continuait de s’infiltrer à différents endroits du nid. Habiter sur le toit d’un vieux HLM des années 60, ce n’était vraiment pas le bon plan. Le bâtiment était mal entretenu, et les locataires étaient souvent contraints de rafistoler eux-mêmes leurs logements, s’ils voulaient vivre dans des conditions décentes.

Dépassée, elle était partie chercher l’aide de son ami, Jean-Loup le hibou. Ce dernier avait fait de son mieux pour réparer le plus gros, mais ne travaillant que la nuit, elle n’avait pas fermé l’œil entre 20 heures et 5 heures du matin. Heureusement, son petit Léon avait pu dormir chez un copain ce soir-là. Comment aurait-elle fait sinon ? L’école ne proposait malheureusement pas de service de garde de nuit pour les cas désespérés, et elle n’avait pas les moyens de lui payer une nuit à l’hôtel.

En parlant d’école, il était temps d’y aller. Aujourd’hui, ce n’était pas le meilleur jour pour être en retard. Ce soir, c’était le réveillon de Noël. Et même pour un pigeon, ce soir-là était spécial. Elle ne voulait pas que son fils soit une fois de plus obligé de l’attendre.

Allez, tu peux le faire. Tu vas le faire. Tu vas rattraper ton retard !

Se précipitant par-dessus le rebord du toit, elle déploya ses maigres ailes du mieux qu’elle le pouvait. Ça faisait un moment qu’elle n’avait pas avalé un vrai repas. Les miettes de pains distribués dans le parc par les passants, c’était suffisant aux beaux jours, mais en hiver c’était très juste.

Si seulement je pouvais m’installer à Paris. On dit que là-bas, il y a du pain pour tous.

Elle crut un instant que ses ailes n’arriveraient pas à la porter, et qu’elle allait s’écraser sur le sol. Mais non. Au dernier moment, elle trouva la force de remonter dans les airs, et prit, tant bien que mal, un peu d’altitude.

C’est bien. Maintenant direction l’école des pigeons, rue des pigeons.

Déterminée à ne pas être la dernière pour récupérer son fils, Mam 'Piaf battit des ailes à une cadence effrénée. Elle se posa, cinq minutes après son départ, sur la branche du vieux chêne qui faisait face à l’entrée de l’école.

Oh non, elle est déjà là celle-là ?

Sur la branche se tenait un autre pigeon. Ou plutôt, se tenait "Le Pigeon" que Mam 'Piaf souhaitait par-dessus tout éviter : Mam 'Anastasia, le pigeon devant qui n’importe quel autre pigeon semblait insignifiant. Le pigeon au top, qui laissait croire aux autres qu’ils ne valaient guère mieux que de simples moineaux.

Pfff, mais je ne suis pas un moineau moi ! Je suis un pigeon, et je n’ai pas à me sentir rabaissé devant elle. Dans ce pays, les pigeons naissent libres et égaux en droit !

- Bonjour, se força Mam 'Piaf.

- Bonjour, répondit froidement Mam 'Anastasia. Vous semblez… fatiguée.

Fatiguée ? Sans blague. J’ai dû voler à toute allure pour venir ici. On n’a pas tous la chance d’avoir les moyens de se payer des ailes customisés de chez "AirPigeon".

- Pourtant tout va bien.

- Ah bon. C’était que vos ailes semblent si…

Deux jours sans douche, je voudrais bien t’y voir moi.

- Je vous dis que tout va bien !

Puis tous deux attendirent en silence que leurs petits respectifs ne quittent l’école.


***


Il était 16h30. Mam’ Anastasia venait de quitter son bain chaud, et s’apprêtait à sortir chercher son fils à l’école des pigeons. Une école de qualité médiocre à vrai dire, mais qui avait le mérite d’exister. Il n’y avait pas beaucoup de choix pour un pigeon dans cette "ville".

Ah pourquoi donc mon cher époux n’a-t-il pas pu trouver un boulot en ville ?

Elle, elle rêvait de Paris. Elle rêvait de la ville, et ne supportait plus cette odieuse campagne. À Paris, on disait que les pigeons étaient roi. À Paris, les pigeons avaient accès aux plus fameuses parfumeries du monde. Paris c’était la mode, et Anastasia avait le sentiment que seuls les pigeons parisiens pourraient la comprendre. Et que dire des toits parisiens ? De toute beauté, à ce qu'on disait ! Bien davantage que celui de la villa, certes spacieuse, sur laquelle elle avait fait son nid. En fait, le lieu où elle résidait serait parfait comme maison secondaire, comme petit gîte de campagne. Mais comme résidence principale ? Non ! Ah Paris…

Ils ont sans doute besoin de pigeons voyageurs là-bas. Si seulement mon époux pouvait y trouver une place…

En parlant de voyage, son conjoint était d’ailleurs loin. Il ne serait pas là pour les fêtes de fin d’année, la laissant seule avec leur enfant pour le réveillon de Noël.

Elle ferait néanmoins tout pour faire oublier cette absence à son petit pigeon adoré. Repas de roi ce soir, avec tout ce qu'il aimait le plus au monde.

Sûre d'elle, tranquillement, elle enfila ses extensions d'ailes. Pas question de sortir ainsi, vêtu comme tous les jours. Elle avait payé une véritable petite fortune pour ces "AirPigeon2000". Autant les utiliser.

Elle s'envola délicatement dans les airs, se laissant guider par la légère brise. Ses ailes customisées la firent arriver sur place en seulement quatre petites minutes.

En avance. Comme toujours.

Elle s'installa sur sa branche préférée, et attendit que retentisse la sonnerie annonçant la fin de l'école.

Quelques minutes plus tard, un second pigeon vint se poser sur sa branche.

Oh non, pas elle !

C'était Mam 'Piaf, ce pigeon d'égout qui semblait toujours la regarder avec un mélange de haine et d'envie. Elle ne serait pas surprise si un jour cette dernière tentait de lui voler son nid. Il fallait se montrer prudent. Rester sur ses gardes.

- Bonjour, déclara cette dernière.

Tiens, elle me parle aujourd'hui ?

- Bonjour, répondit Mam 'Anastasia, légèrement sur la réserve.

Elle ne semble pas dans son assiette. Ses ailes sont si sales. Elle semble famélique.

- Vous semblez…fatigué, ajouta-t-elle.

- Pourtant tout va bien.

- Ah bon. C’était que vos ailes semblent si…

- Je vous dis que tout va bien !

OK j'ai compris. Voilà ce que ça rapporte de s'intéresser aux autres.

Puis toutes deux attendirent en silence que leurs petits respectifs ne quittent l’école.


***


La sonnerie retentit enfin, libérant soudainement l'ensemble des petits pigeons, qui volèrent à l'unisson vers leurs parents respectifs.

Mam 'Piaf vit son petit Léon. Ce dernier ne se précipitait pas, et semblait en grande conversation avec l'un de ses camarades de classe.

Mais, qui est ce petit pigeon avec qui mon fils traîne ? Ne serait-ce pas ??? Si, c'est bien lui. Le petit pigeon de cette affreuse Anastasia.

Apercevant leurs mamans respectives, les deux petits vinrent se poser sur la branche.

- Bonjour Maman ! s'écria Léon.

- Mon chéri, viens, rentrons.

- Attends, je te présente mon nouveau copain. Petit Jean.

Oh non...


***


Mam 'Anastasia comprit de suite ce qui se passait. Son petit amour avait sympathisé avec le fils de cette dégoûtante pigeonne des bas quartiers.

J'espère qu'il ne l'a pas approché de trop près.

- Maman, je te présente Léon Pigeon !

- Ne reste pas trop près de lui... Allez rentrons.

Mais son petit Jean traînait des ailes, avant de s'immobiliser et de déclarer d'un air enjoué.

- Maman, j'avais pensé que comme papa ne serait pas là ce soir, on pourrait peut-être proposer à Léon et sa maman de passer Noël avec nous ?

Quoi ???


***


Quoi ??? Aller chez cette horrible donneuse de leçon ? Pas question !

- Il n'en est pas question ! répondit abruptement Mam 'Piaf.

Mam 'Anastasia soutint son regard, choquée par la réponse de cette dernière.

- Je suppose que vous préférez sans doute passer Noël dans ce qui vous sert de taudis ?

Encore un mot, et je promets de la déplumer !

- Pour ma part, sachez que j'ai toujours considéré que le plus important c'était d'être en compagnie de ses proches.

Anastasia adopta une moue moqueuse.

- Parce que vous avez des amis, vous ?

Je craque. Prépare-toi à y laisser des plumes ! Tu ne l'auras pas volé !

Mam 'Piaf s'apprêta à bondir sur son adversaire, lorsqu'elle fut interrompue par les cris de son petit Léon.

- Maman, arrête, c'est Noël. Je veux pas vous voir vous battre !

- Moi non plus ! J'aime pas te voir te battre maman, tu vas encore y laisser des plumes ! s'écria Petit Jean.

Après une brève hésitation, petit Léon ajouta :

- Si c'est pour vous voir vous battre, je préfère encore passer Noël avec notre amie Petite Anne. Cette année elle rejoint sa famille sur Paris, et elle a proposé à toute la classe de venir.

- PARIS ??? s'écrièrent à l'unisson les deux Mam 'Pigeon.


***


Surprises chacune par la réaction de l'autre, Mam 'Piaf et Mam 'Anastasia se dévisagèrent un instant, avant de comprendre, que malgré les apparences, elles avaient peut-être un petit point en commun.

- Vous connaissez Paris ? demanda timidement Mam 'Piaf.

- De nom uniquement...répondit honteusement Mam 'Anastasia. On dit que c'est le paradis des pigeons. On y trouve les tables les plus raffinées du monde.

- On dit que la nourriture y est abondante. Qu'il y a toujours un passant pour vous jeter du pain.

- On dit que les pigeons peuvent déambuler dans les rues fièrement, sans craindre le moindre danger.

Mam 'Piaf soupira.

- Oh, ça serait tellement merveilleux d'y aller...

Il y eut un nouveau silence, bien différent du premier. Les deux mamans pigeons se regardèrent longuement, avant que l'une d'entre elles ne déclare :

- Et si...et si...on y allait ensemble ?



Et c'est ainsi, qu'en cette soirée de Noël, deux pigeons que tout semblait opposer, se découvrirent davantage de points communs qu'ils auraient imaginé pouvoir en trouver.

Ils passèrent les fêtes sur Paris.

Ils mangèrent les mets les plus raffinés qu'ils n'eurent jamais goûtés.

Et ce fut le début d'une belle amitié.


Joyeux Noel à tous... humains et pigeons ;)




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